Texte de Pierre Larrouturou publié sur le site Kairos.

Ben Bernanke n’en dort plus la nuit.

Il a beau retourner le problème dans tous les sens, le Président de la Banque centrale des Etats-Unis ne voit pas comment son pays peut éviter la récession. Le PIB n’a augmenté que de 63 milliards au premier trimestre 2011 alors que la dette publique a augmenté de 380 Mds en trois mois. Aucun média n’a mis en parallèle ces deux chiffres (heureusement ! car cela aurait peut-être provoqué la panique des marchés et des consommateurs) mais c’est le rôle d’un banquier que de regarder parfois le rendement de ses investissements. Ce rendement est catastrophique : il faut 380 Mds de dette nouvelle pour obtenir 63 Mds de PIB supplémentaire. De plus en plus de dette pour de moins en moins de croissance !

La première économie mondiale est comparable à une voiture, qui a besoin d’un litre d’huile tous les 300 mètres. A tout moment, elle peut casser une bielle et le moteur va exploser. D’autant que la réserve d’huile est bientôt vide : comme les investisseurs privés se détournent des Bons du trésor émis par le gouvernement, la Banque centrale a du acheter 85 % des Bons émis depuis huit mois et créer pour ce faire 600 milliards de dollars ex-nihilo. Pour quel résultat ? En mai, la consommation des ménages a baissé pour le deuxième mois consécutif. Malgré des politiques budgétaire et monétaire exceptionnellement favorables, les Etats-Unis sont en train de retomber en récession.

En Chine, la bulle se dégonfle

Hélas, l’autre moteur de la croissance mondiale risque de caler, lui aussi : en Chine, la bulle immobilière commence à se dégonfler. Cette bulle a atteint une taille double du maximum atteint aux Etats-Unis avant la crise des subprimes. Fin 2008, pour éviter la récession, le gouvernement chinois a demandé aux banques d’accepter toutes les demandes de crédit qui leur parvenaient. En un an, on a injecté dans l’économie 44% du PIB (30 % par le crédit privé et 14% par la dette publique). Dans toutes les grandes agglomérations, on a construit, construit, construit… Partout, il y a pléthore d’immeubles vides. En quelques semaines, le marché peut passer de l’euphorie à la panique. En avril déjà, les prix de l’immobilier ont baissé de presque 5 %. C’est la première baisse en 20 ans. Ce n’est pas la dernière. On a vu en Espagne ce que donne l’éclatement d’une telle bulle : le chômage a triplé en trois ans. Que va-t-il se passer en Chine où il y a déjà 20 % de chômage et où les émeutes sociales sont de plus en plus violentes ?

Bernanke n’en dort plus la nuit. Hier soir, il a vu les images des manifestations en Grèce. Les USA connaîtront-ils bientôt de telles émeutes ? Le déficit de la Grèce est de 10 % du PIB. Celui des Etats-Unis atteint 11 %… Comment a-t-on pu en arriver là ? En 2008, quand Lehman Brothers est tombé, tous les dirigeants de la planète affirmaient que nous vivions une crise historique et qu’il fallait d’urgence inventer un nouveau modèle de développement. Hélas, trois ans plus tard, rien n’a changé. Joseph Stiglitz a raison : « On s’est contenté de déplacer les fauteuils sur le pont du Titanic.«

Que faut-il faire ? Bernanke ne sait pas ! La situation est critique mais il ne voit pas de solution. Il l’a avoué publiquement le 23 juin : « nous n’avons pas de lecture précise de la persistance du ralentissement de l’économie.» Voilà qui est rassurant ! Coup sur coup, le président de la Banque centrale américaine explique que la croissance est « désespérément lente » et avoue qu’il ne comprend pas précisément ce qui se passe…

Damned if you do. Damned if you don’t.

Ils sont de plus en plus nombreux à penser que la situation est critique mais sans parvenir à imaginer la voie de sortie. Il y a un an, Nouriel Roubini a publié un livre dans lequel il affirmait que nous allons vers une crise majeure à cause du poids de la dette publique. « Pour limiter la dette publique, faut-il faire des plans de rigueur ? » lui demandait alors une journaliste. « Des plans de rigueur ? Damned if you do. Damned if you don’t » répondait l’ancien conseiller de Clinton. « On est damnés si on les fait. Damnés aussi si on ne les fait pas. «

La peste ou le choléra ? Faut-il continuer les plans de relance jusqu’à être écrasés par le poids de la dette ou stopper ces plans et retomber très vite en récession ? Comment sortir de ce dilemme ? Pourquoi tous nos pays sont-ils devenus dépendants à la dette ? Pourquoi nos économies vont-elles retomber en récession si on les prive de leur drogue ?

Bernanke a l’explication sous les yeux mais il ne la voit pas : c’est en analysant les statistiques de la Réserve fédérale pour les 60 dernières années qu’on comprend les causes profondes de cette addiction à la dette.

Jusqu’en 1981, le ratio dette / PIB était parfaitement stable. L’économie n’avait pas besoin de dette pour croître régulièrement. Des règles collectives assuraient une progression régulière des salaires et un partage équitable de la productivité entre salariés et actionnaires. Ce « compromis fordiste » a permis aux Etats-Unis de connaître 30 ans de stabilité. Sans dette.

Mais, en 1981, Ronald Reagan arrive à la Maison blanche. Les libéraux baissent les impôts sur les plus riches, ce qui augmente la dette publique. La dette augmente surtout parce que, dans un contexte de gains de productivité élevés, les politiques de dérégulation amènent à une précarité très grande et à la baisse de la part des salaires dans le PIB. C’est à partir de là que des millions d’Américains commencent à s’endetter pour maintenir leur niveau de vie.

Les Etats-Unis ne sont pas une exception : dans l’ensemble des 15 pays les plus riches de l’OCDE, la part des salaires qui représentait 67 % du PIB en 1982 n’en représente plus que 57 %.

Partout, la peur du chômage a fortement déséquilibré la négociation sur les salaires : « Si tu n’es pas content, tu peux aller voir ailleurs. » Dans un contexte de chômage de masse, quel salarié peut négocier une augmentation de salaire ? Qui peut « donner sa démission » en espérant trouver assez vite un autre emploi ? La peur du chômage est dans toutes les têtes. Cette peur a profondément déséquilibré la négociation et la part des salaires est tombée à un plus bas historique.

35.000 milliards. Le hold-up du siècle !

Une baisse de 10 % du PIB dans les 15 pays les plus riches de l’OCDE ? Au total, ce sont quelques 35.000 milliards de dollars qui auraient du aller aux salariés et qui sont allés vers les marchés financiers. 35.000 milliards détournés en 30 ans… C’est le hold-up du siècle ! Pendant des années, l’économie n’a continué à croître que parce qu’on distribuait par la dette le pouvoir d’achat qu’on ne donnait pas en salaire : « Sans la hausse de la dette des ménages, la croissance serait nulle en zone euro depuis 2002″ explique Patrick Artus. En poussant les ménages à s’endetter, on a retardé la récession, mais la fuite en avant a ses limites.

Les racines de la crise financière, c’est 30 ans de chômage et de précarité. C’est à cause du chômage de masse que la part des salaires a tant diminué. C’est à cause du chômage, des petits boulots et des petits salaires que nos économies ont besoin de toujours plus de dette. Le chômage n’est pas seulement une des conséquences de la crise. Il en est l’une des causes premières. Pour sortir de notre dépendance à la dette, pour éviter l’effondrement, il faut donc s’attaquer frontalement au chômage. C’est seulement en donnant au plus grand nombre un vrai emploi et une vraie capacité de négociation sur les salaires qu’on sortira de la crise.

Philadelphie avant Bretton Woods

En 1944, avant de convoquer le sommet de Bretton-Woods pour reconstruire le système financier, Roosevelt organisait le sommet de Philadelphie qui adoptait comme priorité absolue le respect d’un certain nombre de règles sociales. « Le travail n’est pas une marchandise », « Il n’y aura pas de paix durable sans justice sociale » affirmaient Roosevelt et les autres chefs d’état avant de définir des règles très concrètes sur les salaires, le temps de travail et le partage entre salaires et dividendes… Des règles à respecter dans chaque pays comme dans le commerce mondial. Avant que les néolibéraux ne les démantèlent, ces règles ont permis 30 ans de prospérité sans dette.

En cet été 2011, alors qu’il est de plus en plus évident que, sans un changement radical de nos politiques, nous allons vers une deuxième crise qui sera bien plus grave que la première, nous devons nous attaquer de front à deux chantiers : mettre en œuvre de nouvelles régulations financières et construire de nouvelles régulations sociales.

C’est une question de volonté politique : en 1933, malgré l’opposition très vive des lobbies financiers, c’est en trois mois seulement que Roosevelt a fait voter le Glass Steagal Act. Les actionnaires des banques ont tout fait pour empêcher le vote de cette loi qui séparait strictement les banques de dépôt et les banques d’affaires, comme ils ont tout fait pour empêcher Roosevelt de taxer les plus hauts revenus (jusqu’à 91 % pour les tranches les plus élevées !) mais Roosevelt a tenu bon. Les catastrophes annoncées par les lobbies financiers ne se sont pas produites. Et l’économie américaine a vécu avec ces règles pendant un demi-siècle.

N’en déplaise aux néolibéraux, la justice sociale n’est pas un luxe auquel il faudrait renoncer à cause de la crise. Au contraire ! Reconstruire la justice sociale est aujourd’hui la priorité absolue, le seul moyen de sortir de notre dépendance à la dette. Donner à tous un vrai emploi et un vrai revenu est le seul moyen de sortir du dilemme de Roubini (Damned if you do, damned if you don’t). Le seul moyen d’éviter un effondrement de nos économies.

Pierre LARROUTUROU

Un commentaire

  1. Melclalex dit :

    L’avantage fondamental des US c’est qu’ils sont l’emetteur de la 1ère monnaie mondiale et que si ils le décident, ils peuvent créer de la monnaie en faisant marcher la planche à billets, à hauteur de leur déficit.

    Ce n’est évidemment pas du tout le cas de la Grèce

    Bon ça générera de l’inflation mais ses conséquences seraient probablement plus faible que cette course effrénée vers le gouffre.

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