Nouvelle vidéo de Pierre Larrouturou lors d’une conférence à l’Université Libre de Bruxelles.

« Si on revient au système fiscal d’il y a 10 ans on a un excédent de 100 milliards/par an »

Il y a quelques jours Pierre Larrouturou avait publié une tribune cosignée avec Michel Rocard dans le monde sur l’une des raisons de la crise que nous traversons.

Aujourd’hui, je vous propose les pistes développées par Pierre Larrouturou pour sortie de celle-ci.

Extrait du site Quoi.info

Pour Michel Rocard et Lui, il suffirait d’appliquer dès maintenant les articles 21.3 et 23 du statut du système européen des banques centrales. Ils autorisent en effet la BCE à prêter à 0,01 % aux organismes européens de crédit (Banque Européenne d’Investissement, Caisse des dépôts, etc.). Ces organismes peuvent à leur tour prêter aux États au taux de 0,02 %.

  • Êtes-vous bien certain que votre solution est juridiquement applicable ?

« Oui certain, il suffit de s’en tenir à deux articles existants du statut du système européen des banques centrales. Il n’y a rien à réécrire, rien à renégocier. »

  • Si c’est si simple, pourquoi les dirigeants européens ne l’ont pas fait avant ?

« C’est à eux qu’il faut le demander ! Depuis le début, ils gèrent en permanence cette crise dans la précipitation, à coup de « sommets de la dernière chance ».

Faute de vision globale, ils font du coup par coup. Or le très court terme, c’est le temps des marchés, dont ils deviennent prisonniers.

  • Certains vous opposent que l’Allemagne n’acceptera jamais une telle idée.

« Nous ne voyons pourquoi. Nous voulons continuer à responsabiliser les États, c’est pour cela que nous n’appliquons cette facilité d’emprunt qu’aux vieilles dettes qui arrivent à échéance et en aucun cas aux nouvelles.

Par ailleurs, l’Allemagne n’a aucun intérêt à ce que l’Italie ou l’Espagne tombent en forte récession. Ça ne sert donc à rien d’imposer à ces pays des coûts d’emprunt exorbitants, pour ensuite les obliger à une rigueur qui étouffe leurs économies.

L’Allemagne est principalement exportatrice vers la zone euro : elle a mesuré en 2009 à quel point sa croissance chutait sévèrement lorsque ses voisins entraient en récession. »

La suite c’est par ici

Manifeste de Pierre Larrouturou : Pour éviter l’effondrement.


Manifeste Pour Éviter l’Effondrement par LaNetscouade

Pour signer le manifeste, c’est là.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas publié un article de Pierre Larrouturou… C’est chose faite avec cette tribune du Monde. Par ailleurs, il a lancé l’initiative Pour éviter l’effondrement.

En quelques semaines, le climat a changé. Début 2010, quand nous expliquions que la crise n’était pas finie et qu’une réplique plus grave encore était en préparation, nous étions à contre-courant du discours dominant : tout était sous contrôle ! Il y a cinq mois encore, nous étions « trop pessimistes » : le G8 de Deauville, fin mai, n’a pas consacré une minute à la crise financière !

Mais aujourd’hui, nul ne conteste la gravité de la situation : le président de l’Autorité des marchés financiers (AMF) affirme que nous risquons « un effondrement de l’ensemble du système économique mondial ». Quant à Nicolas Sarkozy, il expliquait récemment devant quelques députés qu’un tsunami menace nos économies : « Non pas une récession, comme en 2008-2009 mais un vrai tsunami. »

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les dangers : la dette totale des Etats-Unis atteint 250 % du PIB. Au premier trimestre, alors que la dette publique augmentait de 380 milliards de dollars (274,8 milliards d’euros) en trois mois, le PIB n’a augmenté que de 50 milliards. De plus en plus de dette pour de moins en moins de croissance ! La première économie mondiale est comme une voiture qui a besoin d’un litre d’huile tous les 300 mètres. A tout moment, elle peut casser une bielle et le moteur va exploser.

En Chine, la bulle immobilière a atteint deux fois la taille du maximum atteint par la bulle aux Etats-Unis avant la crise des subprimes. En 2009, pour éviter la récession, le gouvernement a ordonné aux banques d’accepter toutes les demandes de crédit qui leur parvenaient. En un an, on a injecté dans l’économie 44 % du PIB (30 % par le crédit privé, 14 % par la dette publique). Partout, on a construit… Partout, il y a pléthore d’immeubles vides. En avril, les prix de l’immobilier ont baissé de 5 %. C’est la première baisse en vingt ans. On a vu en Espagne ce que donne l’éclatement d’une telle bulle : le chômage a triplé en trois ans. Que va-t-il se passer en Chine, où il y a déjà 20 % de chômage et où les émeutes sociales sont de plus en plus violentes ?

La prochaine crise risque d’être plus grave que celle de 2008 car les Etats n’ont plus la capacité de venir au secours du système financier s’il subit un choc violent. Quand la banque Lehman Brothers est tombée, la panique n’a duré que quelques jours car le président George Bush et le secrétaire au Trésor Henry Paulson ont dit qu’ils mettaient 700 milliards de dollars sur la table. Le calme est revenu très vite parce que nul n’avait de doute sur leur capacité à payer ces 700 milliards, mais le choc a quand même provoqué une récession mondiale et des dizaines de millions de nouveaux chômeurs à travers la planète… Trois ans plus tard, personne ne sait comment le président Obama pourrait trouver 700 milliards de dollars si c’était nécessaire. Il faut donc éviter à tout prix d’en arriver là.

Nos politiques sont paralysés aujourd’hui car ils veulent « rassurer les marchés financiers », qui ont des demandes contradictoires : face à une croissance qui diminue dans les pays du G7 (0,1 % de croissance seulement au second trimestre, avant les crises de l’été !), faut-il entreprendre de nouveaux plans de relance jusqu’à être écrasés par la dette, ou faut-il voter des plans d’austérité et retomber en récession ?

Dans un contexte de chômage de masse, quel salarié peut négocier une augmentation de salaire ? Qui peut donner sa démission en espérant trouver assez vite un autre emploi ? La peur du chômage est dans toutes les têtes, et ce qui va aux salaires est tombé à un plus bas historique.

La question de la dette des Etats est très importante (entre 80 % et 90 % du PIB en France et en Allemagne), mais au lieu de bloquer les retraites et de couper dans le financement de la santé ou de l’éducation, ne faut-il pas utiliser tous les leviers fiscaux possibles pour récupérer une bonne part de la « dette des marchés », ces 150 % du PIB que les 0,2 % les plus riches doivent aux peuples de nos pays, si on considère que le partage entre salariés et actionnaires était juste et efficace dans les années 1970 ?

Les « indignés » ont raison : « Ceci n’est pas une crise, c’est une arnaque ! » Il ne s’agit pas ici de minimiser la responsabilité (ou l’irresponsabilité) des gouvernements et des citoyens, mais seulement d’apporter le diagnostic le plus complet possible de la situation. Car si le diagnostic est faux, il n’y a aucune chance qu’on parvienne à vaincre le mal.

Le 19 octobre à Francfort, la chancelière Angela Merkel affirmait qu’il fallait « attaquer la crise à la racine » au lieu de s’attaquer seulement aux symptômes. Elle a parfaitement raison ! Et les racines de la crise, c’est trente ans de chômage et de précarité. C’est à cause du chômage de masse que la part des salaires a tant diminué. C’est à cause du chômage, des petits boulots et des petits salaires que nos économies ont besoin de toujours plus de dette. Le chômage n’est pas seulement une des conséquences de la crise. Il en est l’une des causes premières.

Pour sortir de notre dépendance à la dette, il faut réguler les marchés et taxer les plus hauts revenus mais il faut surtout s’attaquer au chômage : c’est seulement en donnant au plus grand nombre un vrai emploi et une vraie capacité de négociation sur les salaires qu’on sortira durablement de la crise.

En 1944, avant de convoquer le sommet de Bretton-Woods qui allait reconstruire le système financier, Franklin Roosevelt organisait le sommet de Philadelphie, qui adoptait comme priorité absolue le respect d’un certain nombre de règles sociales : « Il n’y aura pas de paix durable sans justice sociale », affirmaient Franklin Roosevelt et les autres chefs d’Etat avant de définir des règles sur les salaires, le temps de travail et le partage entre salaires et dividendes… Des règles très concrètes, à respecter dans chaque pays comme dans le commerce mondial. Avant que les néolibéraux ne les démantèlent, ces règles ont permis trente ans de prospérité sans dette.

Bonne nouvelle ! Si ce sont des décisions politiques qui nous ont amenés à la crise, d’autres décisions politiques peuvent nous en sortir. La justice sociale n’est pas un luxe auquel il faudrait renoncer à cause de la crise. Au contraire ! Reconstruire la justice sociale est la priorité absolue, le seul moyen de sortir de notre dépendance à la dette. Allons-nous attendre qu’il soit trop tard pour agir ? Quand Franklin Roosevelt arrive au pouvoir, en 1933, il succède à Herbert Hoover, dont le surnom était « Do Nothing » (« ne fait rien »). Le but de Roosevelt n’est pas de « rassurer les marchés financiers » mais de les dompter ! Il lui suffit de trois mois pour mettre en oeuvre quinze réformes majeures.

Les actionnaires sont furieux et s’opposent de toutes leurs forces à la loi qui sépare les banques de dépôt et les banques d’affaires, comme ils s’opposent aux taxes sur les plus hauts revenus, mais le président Roosevelt tient bon. Les catastrophes annoncées par les financiers ne se sont pas produites. Et l’économie américaine a vécu avec ces règles pendant un demi-siècle. « We must act ! » répétait Roosevelt. Nous devons agir ! Hélas, depuis 2008, nos dirigeants font preuve d’une inertie aux conséquences dramatiques. Si l’Europe avait créé une taxe Tobin fin 2008, au plus fort de la première crise financière, elle aurait déjà rapporté entre 200 et 600 milliards d’euros, selon les différents scénarios en débat à Bruxelles.

Avec une telle cagnotte, le Parlement européen aurait réglé la crise grecque en quelques semaines sans demander le moindre effort aux citoyens et sans attendre le feu vert de seize Parlements nationaux. Et ce qui n’était qu’un problème modeste à l’origine (coût estimé à 50 milliards d’euros en 2009 et 110 milliards aujourd’hui) n’aurait jamais pris les proportions que la crise grecque a prises depuis quelques semaines. Le principe d’une taxe Tobin a été adopté par le Parlement européen, droite et gauche confondues, mais il est toujours « en discussion » dans les méandres du Conseil européen, et les lobbies financiers font tout pour ralentir son adoption définitive… Nos dirigeants discutent encore quand les spéculateurs agissent avec toujours plus de rapidité et d’efficacité. Qu’attendons-nous pour créer enfin cette taxe et rassurer le peuple allemand et les autres peuples d’Europe ?

C’est la dernière fois qu’on leur a demandé un effort ! Dorénavant, ce sont ceux qui ont accaparé des sommes considérables depuis trente ans qui seront mis à contribution pour abonder le Fonds européen de stabilité. Il faut dire la vérité : vu l’énormité des déséquilibres accumulés aux quatre coins de la planète, nous n’éviterons pas une nouvelle crise. La seule question qui se pose (mais elle est fondamentale !) est de savoir si cette crise se traduit seulement par quelques grosses turbulences, qui sont l’occasion de renforcer notre cohésion nationale, de construire enfin une Europe politique et d’humaniser la mondialisation, ou si elle est semblable au tsunami dont parle Nicolas Sarkozy. Un tsunami qui provoque l’effondrement de pans entiers de nos sociétés.

Vu l’interdépendance de nos économies et vu la mobilité des capitaux, il est évident que les décisions qui seront prises – ou ne seront pas prises – par le G20 de Cannes, début novembre, sont d’une importance cruciale. Il reste bien des leviers disponibles au niveau national et au niveau européen, mais une action concertée au niveau international aurait une tout autre efficacité.

Le G20 va-t-il enfin déclarer la guerre à la spéculation et à l’injustice sociale ? Ce G20 va-t-il retrouver l’esprit de Philadelphie et être à l’origine d’un sursaut de coopération et de justice sociale, ou restera-t-il dans l’histoire comme un sommet de mensonges et de lâcheté, comme les accords de Munich à l’automne 1938 ? Le G20 va-t-il vouloir encore « rassurer les marchés financiers » ou va-t-il enfin décider de les remettre à leur place ?

En France, toute la gauche a les yeux rivés sur l’élection de 2012. Cette élection est fondamentale, mais si le système économique s’effondre d’ici là, si l’analyse néolibérale s’impose dans le débat public et si les populismes se nourrissent du désespoir, rendant inaudible tout discours rationnel, la gauche aura la tâche encore plus difficile pour sortir de la crise.

L’économie mondiale n’est pas calée sur mai 2012. Vu la vitesse à laquelle la situation peut se dégrader, la présidentielle française est encore loin. Le devoir de la gauche est donc de dire toute la vérité et de peser avec force dans chaque débat, sur chaque décision. Tel est le sens de l’appel que nous venons de lancer (www.poureviterleffondrement.fr). Dès le G20 de Cannes et dans les prochains mois, les citoyens peuvent montrer qu’ils ne relâcheront pas la pression sur leurs dirigeants. Il n’est plus l’heure de parler mais d’agir. Pour que le G20 se donne les moyens de reconstruire la justice sociale, pour éviter l’effondrement de nos sociétés, soyons le plus nombreux possible à le signer et à le diffuser autour de nous.

Texte de Pierre Larrouturou publié sur le site Kairos.

Ben Bernanke n’en dort plus la nuit.

Il a beau retourner le problème dans tous les sens, le Président de la Banque centrale des Etats-Unis ne voit pas comment son pays peut éviter la récession. Le PIB n’a augmenté que de 63 milliards au premier trimestre 2011 alors que la dette publique a augmenté de 380 Mds en trois mois. Aucun média n’a mis en parallèle ces deux chiffres (heureusement ! car cela aurait peut-être provoqué la panique des marchés et des consommateurs) mais c’est le rôle d’un banquier que de regarder parfois le rendement de ses investissements. Ce rendement est catastrophique : il faut 380 Mds de dette nouvelle pour obtenir 63 Mds de PIB supplémentaire. De plus en plus de dette pour de moins en moins de croissance !

La première économie mondiale est comparable à une voiture, qui a besoin d’un litre d’huile tous les 300 mètres. A tout moment, elle peut casser une bielle et le moteur va exploser. D’autant que la réserve d’huile est bientôt vide : comme les investisseurs privés se détournent des Bons du trésor émis par le gouvernement, la Banque centrale a du acheter 85 % des Bons émis depuis huit mois et créer pour ce faire 600 milliards de dollars ex-nihilo. Pour quel résultat ? En mai, la consommation des ménages a baissé pour le deuxième mois consécutif. Malgré des politiques budgétaire et monétaire exceptionnellement favorables, les Etats-Unis sont en train de retomber en récession.

En Chine, la bulle se dégonfle

Hélas, l’autre moteur de la croissance mondiale risque de caler, lui aussi : en Chine, la bulle immobilière commence à se dégonfler. Cette bulle a atteint une taille double du maximum atteint aux Etats-Unis avant la crise des subprimes. Fin 2008, pour éviter la récession, le gouvernement chinois a demandé aux banques d’accepter toutes les demandes de crédit qui leur parvenaient. En un an, on a injecté dans l’économie 44% du PIB (30 % par le crédit privé et 14% par la dette publique). Dans toutes les grandes agglomérations, on a construit, construit, construit… Partout, il y a pléthore d’immeubles vides. En quelques semaines, le marché peut passer de l’euphorie à la panique. En avril déjà, les prix de l’immobilier ont baissé de presque 5 %. C’est la première baisse en 20 ans. Ce n’est pas la dernière. On a vu en Espagne ce que donne l’éclatement d’une telle bulle : le chômage a triplé en trois ans. Que va-t-il se passer en Chine où il y a déjà 20 % de chômage et où les émeutes sociales sont de plus en plus violentes ?

Bernanke n’en dort plus la nuit. Hier soir, il a vu les images des manifestations en Grèce. Les USA connaîtront-ils bientôt de telles émeutes ? Le déficit de la Grèce est de 10 % du PIB. Celui des Etats-Unis atteint 11 %… Comment a-t-on pu en arriver là ? En 2008, quand Lehman Brothers est tombé, tous les dirigeants de la planète affirmaient que nous vivions une crise historique et qu’il fallait d’urgence inventer un nouveau modèle de développement. Hélas, trois ans plus tard, rien n’a changé. Joseph Stiglitz a raison : « On s’est contenté de déplacer les fauteuils sur le pont du Titanic.«

Que faut-il faire ? Bernanke ne sait pas ! La situation est critique mais il ne voit pas de solution. Il l’a avoué publiquement le 23 juin : « nous n’avons pas de lecture précise de la persistance du ralentissement de l’économie.» Voilà qui est rassurant ! Coup sur coup, le président de la Banque centrale américaine explique que la croissance est « désespérément lente » et avoue qu’il ne comprend pas précisément ce qui se passe…

Damned if you do. Damned if you don’t.

Ils sont de plus en plus nombreux à penser que la situation est critique mais sans parvenir à imaginer la voie de sortie. Il y a un an, Nouriel Roubini a publié un livre dans lequel il affirmait que nous allons vers une crise majeure à cause du poids de la dette publique. « Pour limiter la dette publique, faut-il faire des plans de rigueur ? » lui demandait alors une journaliste. « Des plans de rigueur ? Damned if you do. Damned if you don’t » répondait l’ancien conseiller de Clinton. « On est damnés si on les fait. Damnés aussi si on ne les fait pas. «

La peste ou le choléra ? Faut-il continuer les plans de relance jusqu’à être écrasés par le poids de la dette ou stopper ces plans et retomber très vite en récession ? Comment sortir de ce dilemme ? Pourquoi tous nos pays sont-ils devenus dépendants à la dette ? Pourquoi nos économies vont-elles retomber en récession si on les prive de leur drogue ?

Bernanke a l’explication sous les yeux mais il ne la voit pas : c’est en analysant les statistiques de la Réserve fédérale pour les 60 dernières années qu’on comprend les causes profondes de cette addiction à la dette.

Jusqu’en 1981, le ratio dette / PIB était parfaitement stable. L’économie n’avait pas besoin de dette pour croître régulièrement. Des règles collectives assuraient une progression régulière des salaires et un partage équitable de la productivité entre salariés et actionnaires. Ce « compromis fordiste » a permis aux Etats-Unis de connaître 30 ans de stabilité. Sans dette.

Mais, en 1981, Ronald Reagan arrive à la Maison blanche. Les libéraux baissent les impôts sur les plus riches, ce qui augmente la dette publique. La dette augmente surtout parce que, dans un contexte de gains de productivité élevés, les politiques de dérégulation amènent à une précarité très grande et à la baisse de la part des salaires dans le PIB. C’est à partir de là que des millions d’Américains commencent à s’endetter pour maintenir leur niveau de vie.

Les Etats-Unis ne sont pas une exception : dans l’ensemble des 15 pays les plus riches de l’OCDE, la part des salaires qui représentait 67 % du PIB en 1982 n’en représente plus que 57 %.

Partout, la peur du chômage a fortement déséquilibré la négociation sur les salaires : « Si tu n’es pas content, tu peux aller voir ailleurs. » Dans un contexte de chômage de masse, quel salarié peut négocier une augmentation de salaire ? Qui peut « donner sa démission » en espérant trouver assez vite un autre emploi ? La peur du chômage est dans toutes les têtes. Cette peur a profondément déséquilibré la négociation et la part des salaires est tombée à un plus bas historique.

35.000 milliards. Le hold-up du siècle !

Une baisse de 10 % du PIB dans les 15 pays les plus riches de l’OCDE ? Au total, ce sont quelques 35.000 milliards de dollars qui auraient du aller aux salariés et qui sont allés vers les marchés financiers. 35.000 milliards détournés en 30 ans… C’est le hold-up du siècle ! Pendant des années, l’économie n’a continué à croître que parce qu’on distribuait par la dette le pouvoir d’achat qu’on ne donnait pas en salaire : « Sans la hausse de la dette des ménages, la croissance serait nulle en zone euro depuis 2002″ explique Patrick Artus. En poussant les ménages à s’endetter, on a retardé la récession, mais la fuite en avant a ses limites.

Les racines de la crise financière, c’est 30 ans de chômage et de précarité. C’est à cause du chômage de masse que la part des salaires a tant diminué. C’est à cause du chômage, des petits boulots et des petits salaires que nos économies ont besoin de toujours plus de dette. Le chômage n’est pas seulement une des conséquences de la crise. Il en est l’une des causes premières. Pour sortir de notre dépendance à la dette, pour éviter l’effondrement, il faut donc s’attaquer frontalement au chômage. C’est seulement en donnant au plus grand nombre un vrai emploi et une vraie capacité de négociation sur les salaires qu’on sortira de la crise.

Philadelphie avant Bretton Woods

En 1944, avant de convoquer le sommet de Bretton-Woods pour reconstruire le système financier, Roosevelt organisait le sommet de Philadelphie qui adoptait comme priorité absolue le respect d’un certain nombre de règles sociales. « Le travail n’est pas une marchandise », « Il n’y aura pas de paix durable sans justice sociale » affirmaient Roosevelt et les autres chefs d’état avant de définir des règles très concrètes sur les salaires, le temps de travail et le partage entre salaires et dividendes… Des règles à respecter dans chaque pays comme dans le commerce mondial. Avant que les néolibéraux ne les démantèlent, ces règles ont permis 30 ans de prospérité sans dette.

En cet été 2011, alors qu’il est de plus en plus évident que, sans un changement radical de nos politiques, nous allons vers une deuxième crise qui sera bien plus grave que la première, nous devons nous attaquer de front à deux chantiers : mettre en œuvre de nouvelles régulations financières et construire de nouvelles régulations sociales.

C’est une question de volonté politique : en 1933, malgré l’opposition très vive des lobbies financiers, c’est en trois mois seulement que Roosevelt a fait voter le Glass Steagal Act. Les actionnaires des banques ont tout fait pour empêcher le vote de cette loi qui séparait strictement les banques de dépôt et les banques d’affaires, comme ils ont tout fait pour empêcher Roosevelt de taxer les plus hauts revenus (jusqu’à 91 % pour les tranches les plus élevées !) mais Roosevelt a tenu bon. Les catastrophes annoncées par les lobbies financiers ne se sont pas produites. Et l’économie américaine a vécu avec ces règles pendant un demi-siècle.

N’en déplaise aux néolibéraux, la justice sociale n’est pas un luxe auquel il faudrait renoncer à cause de la crise. Au contraire ! Reconstruire la justice sociale est aujourd’hui la priorité absolue, le seul moyen de sortir de notre dépendance à la dette. Donner à tous un vrai emploi et un vrai revenu est le seul moyen de sortir du dilemme de Roubini (Damned if you do, damned if you don’t). Le seul moyen d’éviter un effondrement de nos économies.

Pierre LARROUTUROU

Rapidement, cet article dans les Inrockuptibles de Pierre Larrouturou qui démontre brillamment que la croissance est devenue une chimère.

Juste un extrait :

La crise économico financière est-elle en train de se terminer, comme certains l’affirment ?

Pierre Larrouturou : Pas du tout ! 0n y est en plein. Trois ans après, on n’a rien repensé et on risque de connaître une crise encore plus grave si on ne change pas de politique en profondeur. 0n arrive au bout du système de la dette. Toujours plus de dette pour toujours moins de croissance, c’est comme une voiture qui perd de l’huile et dans laquelle il faut en remettre tous les trois cents mètres pour qu’elle continue de rouler.

Plus une petite vidéo sur France Inter :


Pierre Larrouturou par franceinter

Ce soir avait lieu sur France Culture un débat sur le temps de travail entre Pierre Larrouturou et Manuel Valls.

Forcément à écouter et bonne nouvelle, ça ne se limite pas à deux phrases… chacun à le temps de développer son argumentaire, ça fait du bien.


Les controverses du progrès: Manuel Valls Pierre Larrouturou
envoyé par franceculture. – L’actualité du moment en vidéo.

En cadeau et en phase avec le débat naissant sur la question du travail et de l’emploi, la tribune parue ce jour dans l’édition abonné du Monde (je sais, c’est mal mais j’estime qu’une telle tribune doit être accessible à tous).

Pour la semaine de 32 heures

Il y a quelque chose d’insultant pour les millions de chômeurs recensés ou non, de travailleurs précaires ou épuisés, de salariés contraints au temps partiel, de s’entendre dire à nouveau, cette fois-ci par Manuel Valls, député PS de l’Essonne, qu’il leur serait possible de gagner plus en travaillant plus. Cependant, le florilège de déclarations tonitruantes sur les 35 heures a au moins l’avantage de rouvrir le débat sur la durée du travail.

C’est le moment, parce que les pays qui ont le mieux réussi à contenir la montée du chômage durant la crise ont pu le faire « en encourageant notamment des réductions du temps de travail afin d’éviter des licenciements », comme le souligne l’OCDE en faisant allusion au chômage partiel. Ce qui ne l’empêche pas, fidèle à son idéologie, de prôner « le retrait progressif de ces mesures à mesure que la reprise économique se confirme » parce qu’elles coûtent cher, soit aux entreprises, soit aux finances publiques.

La réduction des dépenses publiques et la reconstitution des marges des entreprises passeront donc avant la lutte contre le chômage. C’est dans ce contexte que s’inscrit la nouvelle offensive déclenchée par l’UMP et par le secrétaire d’Etat chargé du commerce, Hervé Novelli, secondés par Manuel Valls contre les 35 heures : il s’agit de faire sauter l’une des dernières digues contre l’individualisation du rapport salarial, la notion de durée légale du travail.

La double crise économique et écologique devrait pourtant amener à repenser les politiques de lutte contre le chômage. En Europe et en France, il n’y a aucune raison de tout miser sur la croissance, surtout parce que, même si l’on renonçait à ces purges sous la pression des mouvements sociaux, c’est le modèle de développement lui-même qu’il faudra revoir. Le lien entre taux de croissance du PIB global et emploi perdra de son sens dans une économie où certains secteurs •intensifs en produits durables et de qualité, et donc en emplois -devront croître de façon accélérée alors que d’autres devront décroître rapidement.

Pour entamer la nécessaire bifurcation de ce modèle, deux politiques phares sont décisives : un effort colossal d’investissement public et privé dans la reconversion écologique du système productif ; une réduction générale de la durée du travail à temps plein. Il faut pour cela opérer à la fois un accroissement important du taux d’investissement, et une augmentation de la masse des salaires grâce à la création d’emplois sans baisse de rémunération. Ce n’est possible qu’à une seule condition : une réduction du prélèvement imposé par la finance et les riches sur le revenu national.

Le gouvernement reconduit au contraire les cadeaux fiscaux aux privilégiés -100 milliards d’euros par an pour les mesures fiscales prises depuis 2000 -alors que le service de la dette publique atteint 50 milliards d’euros par an et que les dividendes ont repris leur progression. Voilà pourquoi la question de la répartition est décisive : il faut choisir entre verser des intérêts et des dividendes ou créer des emplois par la reconversion écologique et la réduction du temps de travail.

Le bilan des 35 heures est certes ambivalent : créations massives d’emplois pérennes d’un côté -le chiffre officiel de 350 000 emplois créés par les lois Aubry n’a jamais été contesté -, intensification du travail et gel des salaires de l’autre. Mais à court et moyen terme, la réduction du temps de travail demeure un moyen indispensable pour faire reculer le taux de chômage. Deux principes doivent être respectés. Une réduction du temps de travail de 10 % -vers les 32 heures -doit impliquer 10 % d’embauches supplémentaires, de manière à ne pas intensifier le travail et à réduire sa pénibilité. Et il faut maintenir les salaires mensuels (compensation intégrale). L’augmentation de la masse salariale (plus d’emplois payés autant qu’avant) ne conduit pas à une perte de compétitivité, dès lors que le supplément de salaires est compensé par une moindre distribution d’intérêts et de dividendes.

Contre le chômage, « on a tout essayé », disait François Mitterrand… sauf de toucher aux profits financiers. En conservant l’actuelle répartition des revenus, il ne sera possible ni de faire reculer le chômage, ni d’enclencher la transition écologique. Toute proposition contraire est une illusion. Quant à l’idée d’allonger la durée du travail, c’est une véritable aberration économique et écologique.

La réduction du temps de travail constitue la base matérielle sur laquelle peut se construire un autre modèle de développement, en France comme en Europe. En faisant reculer le chômage et la précarité et en réduisant la pénibilité, elle est la condition d’un travail décent pour toutes et tous. En donnant la priorité au temps libre sur le productivisme et le consumérisme, elle est la condition d’émergence de nouveaux modes de consommation, de vie, de participation à la vie de la cité, qui permettront seuls de faire face aux défis environnementaux et sociaux.

La redistribution des revenus sous forme d’accès à l’emploi et à plus de temps libre est un puissant réducteur d’inégalités sociales. C’est pourquoi, nous nous prononçons en faveur d’une perspective de reprise du processus de baisse de la durée du travail, vers les 32 heures, au nom d’un modèle de développement égalitaire assurant à tous les citoyens une insertion sociale décente. Il faut rompre avec la logique perverse qui fait dépendre l’emploi de la rentabilité et prendre les choses à l’envers : quels emplois utiles pour quels besoins sociaux ?

Geneviève Azam, Mireille Bruyère, Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Jean Gadrey, Jérôme Gleizes, Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Dany Lang, Philippe Légé, Frédéric Lordon, Gus Massiah, Fabienne Orsi, Dominique, Plihon, Gilles Raveaud, Maël Theulière, Aurélie Trouvé sont économistes ;

Catherine Bloch-London, sociologue ; François Desriaux, journaliste ; Pierre Khalfa, syndicaliste ; Dominique Méda, sociologue ; Evelyne Serverin, juriste.

Nicolas Sarkozy avait annoncé un débat sur les retraites et ce soir sur France Inter, Eric Woerth a précisé qu’il n’y aurait pas de négociations… au moins ça permet de savoir où on va.

Ce gouvernement a donc des fixettes idéologiques graves quasi névrotiques et plus particulièrement sur la question du temps de travail. Sur cette question, nous sommes dans une confusion mentale assez étonnante. Nous vivons une explosion du chômage sans précédent et dont la sortie est loin, très loin, d’être assurée et pourtant Nicolas Sarkozy n’y voit qu’un remède augmenter l’augmentation du temps de travail… à travers sa durée hebdomadaire mais aussi sur l’ensemble de notre vie avec cet autre incohérence, nos entreprises citoyennes aiment à se séparer des séniors…

Dans ce « débat », les choses semblent particulièrement biaisés puisque Martine Aubry (1er secrétaire) ouvrait la porte d’un âge de départ en retraire à 61 voire 62 ans… c’est seulement dans un deuxième temps, contraint par sa gauche, qu’elle a reculé et enfin mis en avant la question de la pénibilité et des annuités.

Avant toute précipitation, il convient de dédramatiser ce dossier sur son urgence mais surtout de le poser sur des bases claires, par conséquent, je vous invite à lire attentivement la tribune de Pierre Larrouturou et Cécile Duflot sur ce sujet :  Retraites : la réforme rêvée de Nicolas et Guillaume Sarkozy.

PS : je vous conseille également le billet du monde « indécente dramatisation de la question des retraites ».

PS2 : sur le « problème » des séniors, allez lire mon ami Donatien qui vient de faire un article pognant sur cette question après le suicide d’un proche….

Je vous propose en attendant de pouvoir vous donner le lien pour revivre l’intégralité du colloque de la Défense, une sorte de mise en bouche avec l’intervention de Pierre Larrouturou lors du meeting d’Europe Ecologe à Lens.

Bon prince, je vous remets aussi, la présentation qui accompagne son propos. Ah oui pour certains, cette façon de faire est débile hélas en règle générale les mêmes n’ont que peu de choses à dire et encore moins à proposer.